Vieux panneau rouillé signalant l’entrée dans une zone sur lequel il y a écrit : “Welcome to reality” (Bienvenue dans la réalité)
Bienvenue dans la réalité (Image par Gerd Altmann de Pixabay )

La réalité scientifique n’est pas un choix démocratique

(article issu d’une publication du 11/11/2019 sur LinkedIn
https://www.linkedin.com/pulse/la-r%C3%A9alit%C3%A9-scientifique-nest-pas-un-choix-jean-dambreville/)

Plusieurs expériences récentes me font prendre conscience de la dangerosité d’une forme de pensée croissante dans l’opinion remettant en question des acquis scientifiques de base de l’humanité. J’aimerai tant que les ingénieurs et les scientifiques se mobilisent pour reprendre le contrôle d’un monde qu’ils ont abandonné à son triste sort. Comme cela est rappelé sur le site du Groupe INSA, l’ingénieur est pourtant : “ Un expert des systèmes complexes, capable de produire des solutions innovantes, tout en prenant en compte le bien-être collectif”.

Cela fait plaisir aux incultes de douter des scientifiques …

Et là, je ne parle pas de la remise en question récurrentes des différentes études climatiques qui sont pour la plupart très bien faites. Même lorsque les résultats semblent s’opposer, c’est souvent l’échelle de temps, la mesure du changement ou la capacité de la nature à s’adapter qui constituent les réelles différences que les médias présentent comme des antagonismes entre des “réchauffistes” et des “climato-sceptiques”.

La paresse d’analyse journalistique et le besoin de vendre de l’audience sont à l’origine de la présentation des résultats divergents comme une opposition. Il est alors facile de dire que les scientifiques “racontent n’importe quoi” puisqu’ils ne sont pas capables de se mettre d’accord entre eux. De plus, cette question d’évolution du climat est extrêmement complexe, et la réponse ne peut pas être résumée à une action sur une cause pour aboutir à un résultat. Le fait de nommer “développement durable” cet équilibre difficile entre “progrès” et “soutenabilité” démontre que malgré les prises de positions tonitruantes des uns et des autres, l’inconscient collectif reconnaît que le sujet n’est pas simple. Il est normal que dans un système à plusieurs causes ayant de nombreuses conséquences, il y ait débat entre les experts sur la pondérations des différentes actions à mener pour aboutir à une cible qui elle même n’est pas bien spécifiée.

… mais la réalité scientifique demeure, même si elle est de plus en plus complexe à appréhender !

Je veux parler ici de la remise en question de faits scientifiques simples et jusque là reconnus par la majorité à cause de la baisse flagrante de culture scientifique dans la population.

Les connaissances scientifiques étant de plus en plus complexes, il devient difficile pour un être humain moyen d’avoir un minimum de connaissance dans tous les domaines. Il y a 500 ans, un individu cultivé comme Léonard de Vinci, pouvait faire la synthèse d’une grande partie du savoir scientifique de l’époque. Il était donc classé dans les “scientifiques” et l’on faisait appel à ses connaissances en mathématique, en physique, en architecture, en astronomie, …

Aujourd’hui, la part du socle commun à toutes ces sciences dans le savoir de chacun s’amenuise. La science devient une affaire d’experts dont l’individu moyen se sent très éloigné. Des positions contraires aux savoir assez basiques depuis plusieurs générations sont maintenant défendues publiquement. Il suffit de constater le nombre d’illuminés qui défendent l’idée que la Terre est plate. Ils sont heureusement encore minoritaires mais jusqu’à quand ? Sous prétexte de respecter toutes les opinions (et de faire du buzz pour vendre de l’audience), on accepte de leur donner un temps de parole et on fustige ceux qui osent les critiquer !

Eh bien NON !, la réalité scientifique n’est ni une opinion, ni une religion qui permettrait l’existence de “non-croyants”.

Les scientifiques doivent prendre la parole !

“Il ne suffit pas d’être beau parleur et sympathique pour faire voler un avion ou démonter une centrale nucléaire !” Cette affirmation extraite d’une interview donnée par le directeur de l’Ecole Centrale de Lyon m’a fait réagir et écrire cet article. Je suis d’accord avec Franck Debouck pour dire que le savoir scientifique est bien l’élément primordial, mais il faut bien reconnaître que beaucoup d’ingénieurs et de scientifiques ont du mal à prendre la parole pour défendre la science face à une majorité de “beaux parleurs” qui répandent des “Fake News” sans même parfois penser à mal.

L’ingénieur répugne à défendre ses connaissances scientifiques car “comme c’est évident pour lui, cela n’a pas besoin d’être défendu”. Les esprits scientifiques ont été formés dans leurs études à trouver des solutions à des problèmes complexes en s’appuyant sur un corpus de connaissances. Ils prennent plaisir à apporter des preuves expliquant le résultat de leurs travaux. Une fois la solution trouvée, ils pensent avoir franchi la ligne d’arrivée sans chercher à convaincre au-delà de leur pairs dans des publications illisibles même pour d’autres scientifiques experts dans un autre domaine. Ils entretiennent eux-mêmes une certaine distance avec le reste de la population en cachant leurs difficultés à communiquer derrière l’excuse du : “ils n’ont pas les bases scientifiques nécessaires pour comprendre”.

Au contraire, la classe politico-médiatique mesure sa réussite à sa capacité à convaincre son auditoire. Ils ont été formés, souvent à Sciences-Po, à défendre des idées quelles qu’elles soient, parfois mêmes pas les leurs. De leur côté, la satisfaction et le plaisir sont basés sur le pourcentage d’opinion publique qui approuve et applaudit leurs communications, et non pas sur la pertinence du fond de leur discours (et le pire c’est qu’ils en sont conscients).

Il est bien entendu plus facile, en se basant sur le ressenti des personnes, de convaincre que la Terre est plate et que le Soleil tourne autour. C’est pour cela qu’en l’absence d’une culture scientifique suffisante dans la population à l’époque, Galilée a failli finir sur le bûcher.

Même si un politicien arrivait à convaincre les 7 milliards d’humains de suivre sa théorie plutôt que de prêter attention aux preuves des astronomes, la Terre n’en deviendrait pas subitement plate. Et c’est là que le danger d’une réalité alternative, issue des urnes ou des réseaux sociaux, devient très concret. Comme l’a dit Bernard Russell : “L’ennui dans ce monde, c’est que les idiots sont sûrs d’eux et les gens sensés pleins de doutes”. Cela a déjà été souvent illustré, notamment dans le Film “Idiocratie” (je vous recommande la bande-annonce, mais le film en lui même est très décevant). Mais malgré cela, la compétence scientifique est de plus en plus raillée par nos concitoyens.

J’ai moi même assisté à une réunion de parents d’élèves ou se posait la question de la pénurie récurrente des professeur de technologies dans les collèges (un autre sujet qui mériterait un article entier). Durant cette réunion, pour calmer les parents en colère, la responsable de l’établissement a laissé échappé : “heureusement que ce n’est pas une matière principale !” Pendant que j’étais en train de m’étouffer tellement ma réaction a été violente, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre la majorité des parents présents acquiescer avec des “Eh bien oui !, heureusement, comment vous auriez fait sinon ?”

Dans un pays où l’on dit en permanence qu’il faut soutenir l’innovation et préparer notre jeunesse aux métiers du futur, il est regrettable que l’on fasse si peu confiance aux scientifiques pour décider des choix stratégiques. Pourtant, ils ont été formés à douter de tout, à imaginer l’inimaginable, à rechercher une démonstration irréfutable pour chacune de leurs intuitions, … ce sont là des savoir-faire qui seraient bien utiles à nos responsables politiques. Et en plus, les scientifiques sont davantage intéressés par les résultats qu’ils produisent que par la renommée que cela leur apporte.

Les esprits scientifiques doivent prendre la parole chaque fois que nécessaire pour défendre la réalité face aux fantasmes que d’autres voudraient imposer dans la société, à la fois dans leur entourage privé, mais aussi en s’engageant dans le débat public (lire à ce sujet les travaux et propositions d’Ingénieurs Et Scientifiques de France. Cela date de 2016, mais c’est toujours d’actualité).

“Tout obstacle renforce la détermination. Celui qui s’est fixé un but n’en change pas.” Léonard de Vinci

--

--

Executive Officer French Society of Engineers & Scientists #science, #education, #innovations, #oceans, #society

Love podcasts or audiobooks? Learn on the go with our new app.

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store
Jean Dambreville

Jean Dambreville

Executive Officer French Society of Engineers & Scientists #science, #education, #innovations, #oceans, #society